SCÈNE X.
SIR TOBIE: Arrive, arrive, signor Fabien.
FABIEN: Certes, j’arrive ; si je perds un scrupule de cette farce, que je sois bouilli à mort par la mélancolie.
SIR TOBIE: Serais-tu pas bien aise de voir ce cuistre, ce coquin, ce fripon subir quelque mortification notoire ?
FABIEN: J’en serai ravi, ma foi. Vous savez qu’il m’a fait perdre la faveur de madame, à l’occasion d’un combat d’ours ici.
SIR TOBIE: Pour l’exaspérer, nous allons avoir un nouvel ours, et nous allons le berner jusqu’au noir, jusqu’au bleu… N’est-ce pas, sir André ?
SIR ANDRÉ: Si nous ne le faisons pas, tant pis pour nous.
SIR TOBIE: Voici venir la petite coquine… Comment va, mon ortie des Indes ?
MARIA: Mettez-vous tous trois dans le fourré de buis. Malvolio descend cette allée ; voilà une demi-heure qu’il est là-bas au soleil, apprenant des poses à son ombre. Observez-le pour l’amour de la drôlerie ; car je suis sûre que cette lettre va faire de lui un idiot contemplatif ! Au nom de la farce, rangez-vous. Toi, reste-là ; car voici venir la truite que nous allons attraper en la chatouillant.
MALVOLIO: Il ne faut qu’une chance ; tout est chance. Elle a de la sympathie pour moi, Maria me l’a dit une fois ; et je l’ai entendue elle-même avouer que, si elle aimait, ce serait quelqu’un de ma nature. D’ailleurs, elle me traite avec des égards plus marqués qu’aucun autre de ses gens. Que dois-je en penser ?
SIR TOBIE: , à part. Voilà un maroufle outrecuidant !
FABIEN: , à part. Oh ! paix ! la contemplation fait de lui un fier dindon : comme il se pavane en étalant ses plumes !
SIR ANDRÉ: , à part. Jour de Dieu ! comme je vous rosserais le maroufle !
SIR TOBIE: , à part. Paix donc !
MALVOLIO: Être comte Malvolio !
SIR TOBIE: , à part. Ah ! maroufle !
SIR ANDRÉ: , à part. Canardons-le ! canardons-le !
SIR TOBIE: , à part. Paix ! paix !
MALVOLIO: Il y a un exemple de ça : la dame de Strachi a épousé l’huissier de sa garde-robe !
SIR TOBIE: , à part. Fi de lui, par Jézabel !
FABIEN: , à part. Ah ! paix ! le voilà enfoncé dans sa rêverie ; voyez comme l’imagination le gonfle.
MALVOLIO: L’ayant épousée depuis trois mois, assis sous mon dais…
SIR TOBIE: , à part. Oh ! une arbalète pour le frapper dans l’œil !
MALVOLIO: Appelant mes officiers autour de moi, dans ma simarre de velours à ramages, venant de quitter le lit de repos où j’ai laissé Olivia endormie…
SIR TOBIE: , à part. Feu et soufre !
FABIEN: , à part. Oh ! paix ! paix !
MALVOLIO: Alors je prends un air de hauteur ; et, après avoir gravement promené sur eux un regard qui veut dire que je connais ma position, et que je désire qu’ils connaissent la leur, je demande mon parent Tobie.
SIR TOBIE: , à part. Fers et liens !
FABIEN: , à part. Paix donc, paix ! paix ! Attention, attention !
MALVOLIO: Sept de mes gens, d’un élan obéissant, vont le chercher ; en attendant, je fronce le sourcil, et par aventure je remonte ma montre, ou je joue avec quelque riche joyau. Tobie s’approche, me fait une révérence…
SIR TOBIE: , à part. Ce drôle vivra-t-il ?
FABIEN: , à part. Quand on essaierait de la torture pour nous arracher le silence, paix encore une fois !
MALVOLIO: Je lui tends la main comme ceci, tempérant mon sourire familier par un sévère regard d’autorité…
SIR TOBIE: , à part. Et alors Tobie ne te flanque pas un horion sur les lèvres !
MALVOLIO: Disant : Cousin Tohie, ma fortune, en m’octroyant votre nièce, m’a conféré cette prérogative de parole…
SIR TOBIE: , à part. Écoutons, écoutons.
MALVOLIO: Il faut vous corriger de votre ivrognerie.
SIR TOBIE: , à part. La peste du galeux !
FABIEN: , à part. Ah ! patience, ou nous rompons les fibres de notre complot.
MALVOLIO: En outre, vous gaspillez le trésor de votre temps avec un imbécile de chevalier.
SIR ANDRÉ: , à part. C’est moi, je vous le garantis.
MALVOLIO: Un sir André…
SIR ANDRÉ: , à part. Je savais bien que c’était moi ; car bien des gens m’appellent imbécile.
MALVOLIO: Qu’avons-nous là ?
FABIEN: , à part. Voilà la buse près du piége.
SIR TOBIE: , à part. Ah ! paix ! et que le génie de la farce lui insinue l’idée de lire tout haut !
MALVOLIO: Sur ma vie, c’est l’écriture de madame ; je reconnais ses r, ses u et ses o ; et c’est ainsi qu’elle fait ses grands P. En dépit de toute question, c’est son écriture.
SIR ANDRÉ: , à part. Ses airs, ses us, et ses os ; comment ça ?
MALVOLIO: , lisant l’adresse. À l’inconnu bien-aimé, cette lettre et mes meilleurs souhaits ! Juste ses phrases !… Avec votre permission, cire !… Doucement… Le cachet, sa Lucrèce, avec lequel elle a coutume de sceller !… C’est madame ! À qui cela peut-il être adressé ?
FABIEN: , à part. Le voilà pris par les entrailles.
MALVOLIO: , lisant. Nul homme ne le doit savoir… Voyons la suite ! Le rhythme change… Nul homme ne le doit savoir. Si c’était toi, Malvolio !
SIR TOBIE: , à part. Va te faire pendre, faquin.
MALVOLIO: , lisant.
FABIEN: , à part. Une énigme grandiose !
SIR TOBIE: , à part. Admirable fille, je vous le dis.
MALVOLIO: M. O. A. I. règne sur ma vie… Mais d’abord, voyons, voyons, voyons.
FABIEN: , à part. Quel plat de poison elle lui a servi là !
SIR TOBIE: , à part. Et avec quel élan l’émouchet fond sur la chose !
MALVOLIO: Je puis commander où j’adore. Eh ! elle peut me commander, je la sers, elle est ma maîtresse ! Mais c’est évident pour la plus ordinaire intelligence. Il n’y a pas là à hésiter. Mais la fin… Que signifie cette combinaison alphabétique ? Si je pouvais en faire quelque chose qui s’appliquât à moi… Doucement ! M. O. A. I.
SIR TOBIE: , à part. Ho ! hi ! arrange ça… Le voilà loin de la piste.
FABIEN: , à part. Le chien n’en jappera pas moins en la cherchant, quoiqu’elle sente fort comme un renard.
MALVOLIO: M. Malvolio ! M, mais c’est le commencement de mon nom !
FABIEN: , à part. N’avais-je pas dit qu’il s’en tirerait ? Le limier est excellent aux défauts.
MALVOLIO: Oui, mais il n’y a pas d’accord dans la suite ; la chose ne se confirme pas. C’est A qui devrait suivre, et il y a un O.
FABIEN: , à part. J’espère bien que ça ne finira pas par un : Ho !
SIR TOBIE: , à part. Oui, ou je le bâtonnerai pour lui faire crier : Oh !
MALVOLIO: Et en arrière arrive un I.
FABIEN: , à part. Si c’était un E et que tu l’eusses par derrière, tu flairerais plus de déconvenues à tes trousses que de bonnes fortunes devant toi.
MALVOLIO: M. O. A. I. ça ne s’accorde plus aussi bien qu’auparavant ; et pourtant, on n’aurait qu’à forcer un peu pour que ça eût trait à moi ; car chacune de ces lettres est dans mon nom. Doucement ; voici de la prose à la suite. Si ceci te tombe dans la main, réfléchis. Par mon étoile, je suis au-dessus de toi, mais ne t’effraie pas des grandeurs. Il en est qui naissent grands, d’autres qui conquièrent les grandeurs, et d’autres à qui elles s’imposent. Les destins te tendent la main ; que ton audace et ton génie l’étreignent. Et, pour te préparer à ce que tu peux être, dépouille ton humble peau, et apparais un nouvel homme. Sois rébarbatif avec un parent, bourru avec les domestiques ; que ta langue bourdonne des raisons d’État. Prends les allures de la singularité. C’est l’avis que le donne celle qui soupire pour toi. Rappelle-toi qui a vanté tes bas jaunes et souhaité te voir toujours avec des jarretières croisées ; rappelle-toi, je le répète. Va. Tu es désormais un personnage, si tu le veux ; sinon, reste à jamais simple intendant, le compagnon des domestiques, indigne de toucher le bout du doigt de la Fortune. Adieu. Celle qui voudrait te servir au lieu d’être servie par toi. La Fortunée Malheureuse. Le plein jour en rase campagne n’est pas plus éclatant ; cela est évident. Je serai altier, je lirai les auteurs politiques, je romprai en visière à sir Tobie ; je me décrasserai de toute accointance roturière ; je serai tiré à quatre épingles, l’homme accompli. Je ne m’abuse pas, je ne me laisse pas berner par l’imagination ; car toutes les raisons me portent à croire que madame m’aime. Elle a vanté mes bas jaunes tout récemment, elle m’a loué d’avoir des jarretières croisées ; et en ceci elle se révèle à mon amour, et, par une sorte d’injonction, m’invite à porter cet accoutrement de son goût. Je remercie mon étoile, je suis heureux ; je vais être étrange, hautain, porter des bas jaunes et me jarreter en croix, tout cela en un clin d’œil ! Que Jéhovah et mon étoile soient loués ! Voici encore un post-scriptum. Il est impossible que tu ne reconnaisses pas qui je suis. Si tu réponds à mon amour, fais-le paraître à ton sourire ; ton sourire te va si bien ! Ainsi, en ma présence, souris toujours, mon doux bien-aimé, je t’en prie. Ciel, je te remercie. Je sourirai, je ferai tout ce que tu voudras.
FABIEN: Je ne donnerais pas ma part de cette farce pour une pension de mille livres sur la cassette du sophi.
SIR TOBIE: Moi, j’épouserais cette fille rien que pour ce tour-là.
SIR ANDRÉ: Et moi aussi.
SIR TOBIE: Et je ne lui demanderais pas d’autre dot qu’une autre bouffonnerie pareille.
SIR ANDRÉ: Moi non plus.
FABIEN: Voici venir ma noble faiseuse de dupes.
SIR TOBIE: , à Maria. Veux-tu mettre ton pied sur ma nuque ?
SIR ANDRÉ: Ou sur la mienne ?
SIR TOBIE: Faut-il que je joue ma liberté au trictrac et que je devienne ton esclave ?
SIR ANDRÉ: Et moi aussi ?
SIR TOBIE: Eh ! tu l’as plongé dans un tel rêve que, quand la vision en sera dissipée, il deviendra fou.
MARIA: Mais dites-moi la vérité ; ça fait-il son effet sur lui ?
SIR TOBIE: Comme l’eau-de-vie sur une sage-femme.
MARIA: Eh bien, si vous voulez voir les fruits de la farce, remarquez bien sa première apparition devant madame ; il se présentera devant elle en bas jaunes, et c’est une couleur qu’elle abhorre, et avec des jarretières croisées, une mode qu’elle déteste ! Et il lui fera des sourires qui, dans la mélancolie où elle se trouve, conviendront si peu à sa disposition d’esprit, qu’elle ne pourra y répondre que par une insigne rebuffade. Si vous voulez voir ça, suivez-moi.
SIR TOBIE: Jusqu’aux portes du Tartare, admirable démon d’esprit.
SIR ANDRÉ: J’en suis aussi. ‌
