SCÈNE V.
MARIA: Allons, dis-moi où tu as été, ou je n’ouvrirai pas mes lèvres de la largeur d’un crin pour t’excuser. Madame va te faire pendre pour t’être absenté.
FESTE: Qu’elle me fasse pendre ! Celui qui est bien pendu en ce monde n’a plus à craindre les couleurs.
MARIA: Explique-toi.
FESTE: Ne voyant plus les couleurs, il ne doit pas les craindre.
MARIA: Lestement répondu ! Je puis te dire où ton mot est à sa place et où il ne faut pas craindre les couleurs.
FESTE: Où ça, bonne dame Marie ?
MARIA: À la guerre ; les couleurs ennemies ; vous pouvez hardiment vous moquer de celles-là.
FESTE: Bien ! que Dieu accorde de l’esprit à ceux qui en ont ; et quant aux imbéciles, qu’ils usent de leurs talents.
MARIA: Vous n’en serez pas moins pendu pour vous être absenté si longtemps, ou vous serez chassé ; et pour vous, ça n’équivaut-il pas à être pendu ?
FESTE: Une bonne pendaison empêche souvent un mauvais mariage ; et quant à être chassé, l’été y pourvoira.
MARIA: Vous êtes donc bien résolu ?
FESTE: Non ; mais je suis résolu sur deux points.
MARIA: Deux pointes d’épingles ! si l’une se rompt, l’autre tiendra ; ou, si toutes deux se rompent, à bas les culottes.
FESTE: Bon, ma foi, très-bon !… Allons, va ton chemin ; du jour où sir Tobie cessera de boire, tu seras le plus spirituel morceau de la chair d’Ève qu’il y ait en Illyrie.
MARIA: Paix, chenapan ! En voilà assez. Voici madame qui vient : faites prudemment vos excuses, je vous le conseille.
FESTE: Esprit, si c’est ton bon plaisir, mets-moi en folle verve. Les beaux esprits qui croient te posséder, ne sont souvent que des sots ; et moi, qui suis sûr de ne pas te posséder, je puis passer pour spirituel. Car que dit Quinapalus ? Mieux vaut un fou d’esprit qu’un sot bel esprit… Dieu te bénisse, ma dame !
OLIVIA: Qu’on l’emmène ! Plus de fol ici !
FESTE: Vous entendez, marauds ? Emmenez madame : plus de folle ici !
OLIVIA: Allons, vous êtes un bien maigre fou ; je ne veux plus de vous ; en outre, vous devenez malhonnête.
FESTE: Deux défauts, madone, que la bonne chère et les bons conseils amenderont ; car nourrissez bien le fou, et le fou ne sera plus maigre ; dites à l’homme malhonnête de s’amender ; s’il s’amende, il n’est plus malhonnête ; s’il ne s’amende pas, que le ravaudeur le ramende ! Tout ce qui est amendé, n’est en réalité que rapiécé. La vertu qui dévoie est rapiécée de vice ; le vice qui s’amende est rapiécé de vertu. Si ce simple syllogisme peut passer, tant mieux ; sinon, quel remède ? Comme il n’y a de vrai cocuage que le malheur, de même la beauté est une fleur… Madame dit qu’elle ne veut plus de folle ici ; conséquemment, je le répète, qu’on emmène madame.
OLIVIA: Monsieur, c’est vous que j’ai dit d’emmener.
FESTE: Méprise au premier chef !… Madame, cucullus non facit monachum, ce qui revient à dire que je n’ai pas de marotte dans ma cervelle. Bonne madone, permettez-moi de vous prouver que vous êtes folle.
OLIVIA: Pourriez-vous le prouver ?
FESTE: Lestement, bonne madone.
OLIVIA: Faites votre preuve.
FESTE: Je dois pour ça vous interroger comme au catéchisme, madone. Ma bonne petite souris de vertu, répondez-moi.
OLIVIA: Soit, monsieur, à défaut d’autre passe-temps, j’affronterai votre preuve.
FESTE: Bonne madone, pourquoi es-tu désolée ?
OLIVIA: Bon fou, à cause de la mort de mon frère.
FESTE: Son âme est en enfer, je pense, madone.
OLIVIA: Je sais que son âme est au ciel, fou.
FESTE: Vous êtes donc bien folle, madone, de vous désoler de ce que l’âme de votre frère est au ciel… Qu’on l’emmène ; plus de folle ici, messieurs !
OLIVIA: Que pensez-vous de ce fou, Malvolio ? Est-ce qu’il ne s’amende pas ?
MALVOLIO: Si fait, et il s’amendera de la sorte jusqu’à ce que les affres de la mort le secouent. L’infirmité, qui ruine le sage, améliore toujours le fou.
FESTE: Que Dieu vous envoie, monsieur, une prompte infirmité pour perfectionner votre folie ! Sir Tobie est prêt à jurer que je ne suis pas un renard ; mais il ne parierait pas deux sous que vous n’êtes pas un sot.
OLIVIA: Que dites-vous à ça, Malvolio ?
MALVOLIO: Je m’étonne que Votre Excellence se plaise dans la société d’un si chétif coquin ; je l’ai vu écraser l’autre jour par un méchant fou qui n’a pas plus de cervelle qu’un caillou. Voyez donc, il est déjà tout décontenancé ; dès que vous ne riez plus et que vous ne lui fournissez plus matière, il est bâillonné. Sur ma parole, je considère les gens sensés qui s’extasient si fort devant des fous de cette espèce comme ne valant pas mieux que la marotte même de ces fous.
OLIVIA: Oh ! vous avez la maladie de l’amour-propre, Malvolio, et vous avez le goût d’un appétit dérangé. Quand on est généreux, sans remords et de franche nature, on prend pour des flèches à moineau ce que vous tenez pour des boulets de canon. Il n’y a rien de malveillant dans un bouffon émérite, qui ne fait que plaisanter, comme il n’y a rien de plaisant dans un sage prétendu discret qui ne fait que censurer.
FESTE: Que Mercure te donne le talent de mentir pour avoir dit tant de bien des fous !
MARIA: Madame, il y a à la porte un jeune gentilhomme qui désire fort vous parler.
OLIVIA: Est-ce de la part du comte Orsino ?
MARIA: Je ne sais pas, madame ; c’est un beau jeune homme, et bien accompagné.
OLIVIA: Quel est celui de mes gens qui le retient là-bas ?
MARIA: Sir Tobie, madame, votre parent.
OLIVIA: Éloignez-le, je vous prie ; il parle comme un fou ; fi de lui ! Vous, Malvolio, allez ; si c’est un message du comte, je suis malade, ou sortie, tout ce que vous voudrez, pour m’en débarrasser. Eh bien, monsieur, vous voyez comme vos bouffonneries vieillissent, et comme elles déplaisent aux gens.
FESTE: Tu as parlé pour nous, madone, comme si tu avais un fils aîné fou. Que Jupiter lui bourre le crâne de cervelle, car voici venir un de tes parents qui a une bien faible pie-mère.
OLIVIA: Sur mon honneur, à moitié ivre… Qui donc est à la porte, mon oncle ?
SIR TOBIE: Un gentilhomme.
OLIVIA: Un gentilhomme ! Quel gentilhomme ?
SIR TOBIE: C’est un gentilhomme ici… Peste soit de ces harengs marinés ! Eh bien, sot ?
FESTE: Bon sir Tobie…
OLIVIA: Mon oncle, mon oncle, comment de si bonne heure avez-vous tant d’indolence ?
SIR TOBIE: Insolence ! Je brave l’insolence !… Il y a quelqu’un à la porte.
OLIVIA: Oui, en effet ; qui est-ce ?
SIR TOBIE: Qu’il soit le diable, s’il veut, je ne m’en soucie guère ; croyez-m’en sur parole. Oui, ça m’est bien égal.
OLIVIA: À quoi ressemble un homme ivre, fou ?
FESTE: À un noyé, à un imbécile et à un fou ; une rasade de trop en fait un imbécile ; une seconde le rend fou ; une troisième le noie.
OLIVIA: Va donc chercher le coroner, qu’il tienne enquête sur mon oncle ; car il en est au troisième degré de l’ivresse, il est noyé ; va, veille sur lui.
FESTE: Il n’est encore que fou, madone ; et le bouffon va veiller sur le fou.
MALVOLIO: Madame, le jeune drôle de là-bas jure qu’il vous parlera. Je lui ai dit que vous étiez malade ; il prétend qu’il le savait, et partant il vient pour vous parler ; je lui ai dit que vous dormiez ; il prétend en avoir eu prescience également, et partant il vient pour vous parler. Que faut-il lui dire, madame ? Il est fortifié contre tous les refus.
OLIVIA: Dites-lui qu’il ne me parlera pas.
MALVOLIO: C’est ce qui lui a été dit ; et il répond que, dût-il s’installer à votre porte comme le poteau d’un sheriff, s’y faire support de banquette, il vous parlera.
OLIVIA: Quelle espèce d’homme est-ce ?
MALVOLIO: Mais de l’espèce humaine.
OLIVIA: Quelle manière d’homme ?
MALVOLIO: Il est de fort mauvaise manière ; il prétend vous parler, que vous le vouliez ou non.
OLIVIA: Quel genre de personne ? Quel âge ?
MALVOLIO: Il n’est pas assez âgé pour un homme, ni assez jeune pour un garçon ; ce qu’est la cosse avant de renfermer le pois, ce qu’est la pomme quand elle est presque formée ; il est juste à la morte-eau, entre l’enfance et la virilité. Il a fort bonne mine, et il parle fort impertinemment : on croirait qu’il est à peine sevré du lait de sa mère.
OLIVIA: Qu’il entre ; appelez ma suivante.
MALVOLIO: Suivante, madame vous appelle.
OLIVIA: — Donne-moi mon voile ; allons, jette-le sur mon visage ; — nous allons entendre encore une fois l’ambassade d’Orsino.
VIOLA: L’honorable maîtresse de la maison, quelle est-elle ?
OLIVIA: Parlez-moi, je répondrai pour elle. Que voulez-vous ?
VIOLA: Très-radieuse, parfaite et incomparable beauté, dites-moi, je vous prie, si je suis devant la maîtresse de la maison, car je ne l’ai jamais vue. Je répugnerais à perdre ma harangue ; car, outre qu’elle est admirablement bien tournée, je me suis donné beaucoup de peine pour l’apprendre par cœur. Aimables beautés, ne me faites pas essuyer de dédain, car je suis sensible au moindre mauvais procédé.
OLIVIA: De quelle part venez-vous, monsieur ?
VIOLA: Je ne saurais guère dire que ce que j’ai étudié, et cette question est en dehors de mon rôle. Aimable dame, déclarez-moi en toute modestie si vous êtes la maîtresse de la maison, afin que je puisse procéder à ma harangue.
OLIVIA: Êtes-vous comédien ?
VIOLA: Non, je le dis du fond du cœur ; et pourtant, par les griffes mêmes de la malice, je jure que je ne suis pas ce que je représente. Êtes-vous la maîtresse de la maison ?
OLIVIA: Si je ne commets pas d’usurpation sur moi-même, je la suis.
VIOLA: Si vous l’êtes, vous en commettez une ; car ce que vous possédez pour le donner, vous ne le possédez pas pour le garder. Mais ceci est en dehors de ma mission. Je vais dire ma harangue à votre louange, et vous ouvrir le cœur de mon message.
OLIVIA: Arrivez à l’important : je vous dispense de l’éloge.
VIOLA: Hélas ! j’ai pris tant de peine à l’étudier, et il est si poétique.
OLIVIA: Il n’en a que plus de chance d’être fictif : je vous en prie, gardez-le pour vous. J’ai appris que vous avez été fort impertinent à ma porte, et j’ai autorisé votre admission plutôt par curiosité de vous voir que par envie de vous entendre. Si vous n’êtes qu’un fou, retirez-vous ; si vous avez votre raison, soyez bref : je ne suis pas dans une lune à figurer en un dialogue aussi décousu.
MARIA: Voulez-vous mettre à la voile, monsieur ? Voilà votre chemin.
VIOLA: Non, bon mousse ; je compte rester en panne ici un peu plus longtemps. Modérez un peu votre géant, chère dame.
OLIVIA: Dites-moi ce que vous voulez.
VIOLA: Je suis un messager…
OLIVIA: Sûrement vous devez avoir quelque effroyable chose à révéler, pour que votre début soit si craintif. Expliquez votre message.
VIOLA: Il n’est fait que pour votre oreille. Je n’apporte ni déclaration de guerre ni réclamation d’hommage ; je tiens l’olivier à ma main : mes paroles sont toutes de paix.
OLIVIA: Pourtant votre préambule a été rude. Qui êtes-vous ? Que désirez-vous ?
VIOLA: La rudesse que j’ai montrée était un jeu de scène appris par moi. Ce que je suis, comme ce que je désire, est chose aussi secrète qu’une virginité ; verbe sacré pour votre oreille, profane pour toute autre.
OLIVIA: , à Maria. Laisse-nous seuls ; nous voulons entendre ce verbe sacré. Maintenant, monsieur, quel est votre texte ?
VIOLA: Très-charmante dame…
OLIVIA: Doctrine consolante et sur laquelle il y a beaucoup à dire. Où est votre texte ?
VIOLA: Dans le cœur d’Orsino.
OLIVIA: Dans son cœur ? Dans quel chapitre de son cœur ?
VIOLA: Pour répondre méthodiquement, dans le premier chapitre de son âme.
OLIVIA: Oh ! je l’ai lu ; c’est de l’hérésie pure. Est-ce que vous n’avez rien de plus à dire ?
VIOLA: Bonne madame, que je voie votre visage.
OLIVIA: Avez-vous mission de votre maître pour négocier avec mon visage ? Vous voilà maintenant loin de votre texte ; mais nous allons tirer le rideau, et vous montrer le tableau. Regardez, monsieur. Voilà ce que j’étais tout à l’heure. N’est-ce pas bien fait ?
VIOLA: Excellemment, si c’est Dieu qui à tout fait.
OLIVIA: C’est dans le grain, monsieur ; ça résistera au vent et à la pluie.
VIOLA: — C’est de la beauté admirablement fondue ; ce rouge et ce blanc — ont été mis là par la main exquise et savante de la nature elle-même. — Madame, vous êtes la plus cruelle des vivantes, — si vous emportez toutes ces grâces au tombeau, — sans en laisser copie au monde. —
OLIVIA: Oh ! monsieur, je n’aurai pas le cœur si dur ; je ferai divers legs de ma beauté ; elle sera inventoriée, et chaque particularité, chaque détail, sera étiqueté dans mon testament : par exemple, item, deux lèvres passablement rouges ; item, deux yeux gris avec leurs paupières ; item, un cou, un menton, et ainsi de suite. Avez-vous été envoyée ici pour m’estimer ?
VIOLA: — Je vois ce que vous êtes ; vous êtes trop fîère ; — mais, quand vous seriez le diable, vous êtes jolie. — Mon seigneur et maître vous aime. Oh ! un tel amour — devrait être récompensé, quand vous seriez couronnée — la beauté sans pareille !
OLIVIA: Comment m’aime-t-il ?
VIOLA: — Avec adoration, avec des larmes fécondes, — avec des sanglots qui fulminent l’amour, avec des soupirs de feu.
OLIVIA: — Votre maître connaît ma pensée ; je ne puis l’aimer. — Pourtant je le suppose vertueux, je le sais noble, — de grande maison, d’une jeunesse fraîche et sans tache, — bien famé, généreux, instruit, vaillant, — et, par la tournure et les dehors, — une gracieuse personne ; néanmoins je ne puis l’aimer ; — il y a longtemps qu’il devrait se le tenir pour dit.
VIOLA: — Si je vous aimais avec la flamme de mon maître, — avec de telles souffrances, une vie si meurtrière, — je ne trouverais pas de sens à votre refus, — je ne le comprendrais pas.
OLIVIA: Eh ! que feriez-vous ?
VIOLA: — Je me bâtirais à votre porte une hutte de saule, — et je redemanderais mon âme à votre maison ; — j’écrirais de loyales cantilènes sur mon amour dédaigné, — et je les chanterais bien haut dans l’ombre de la nuit ; — je crierais votre nom aux échos des collines, — et je forcerais la commère babillarde des airs — à vociférer : Olivia ! Oh ! vous n’auriez pas de repos — entre ces deux éléments, l’air et la terre, — que vous n’eussiez eu pitié de moi.
OLIVIA: — Vous pourriez beaucoup. Quelle est votre naissance ?
VIOLA: — Supérieure à ma fortune, et pourtant me fortune est suffisante ; — je suis gentilhomme.
OLIVIA: Retournez près de votre maître ; — je ne puis l’aimer ; qu’il cesse d’envoyer… — à moins que par hasard vous ne reveniez — pour me dire comment il prend la chose. Adieu ; — je vous remercie : dépensez ceci pour moi.
VIOLA: — Je ne suis pas un messager à gage, madame ; gardez votre bourse ; — c’est à mon maître, non à moi, qu’il faut une récompense. — Puisse l’amour faire un cœur de roche à celui que vous aimerez, — et puisse votre ferveur, comme celle de mon maître, — n’être payée que de mépris !… Adieu, belle cruauté.
OLIVIA: Quelle est votre naissance ? — Supérieure à ma fortune, et pourtant ma fortune est suffisante ; — je suis gentilhomme. Je jurerais que tu l’es. — Ton langage, ton visage, ta tournure, ta démarche, ton esprit, — te donnent un quintuple blason… Pas si vite ! Doucement ! doucement !… — Que le maître n’est-il le valet !… Eh quoi ! — Peut-on si vite attraper le fléau ! — Il me semble que je sens les perfections de ce jeune homme, — par une invisible et subtile effraction, — s’insinuer dans mes yeux. Eh bien, soit… — Holà, Malvolio !
MALVOLIO: Me voici, madame, à votre service.
OLIVIA: — Cours après ce mutin messager, — l’envoyé du comte ; il a laissé cette bague ici — malgré moi ; dis-lui que je n’en veux pas. — Recommande-lui de ne pas donner d’illusion à son maître, — de ne pas le bercer d’espérances ; je ne suis point pour lui ; — si ce jeune homme veut repasser par ici demain, — je lui expliquerai mes raisons. Hâte-toi, Malvolio.
MALVOLIO: J’obéis, madame.
OLIVIA: — Je ne sais plus ce que je fais ; et je crains de m’apercevoir — que mes yeux ont trop fasciné mon imagination. — Destinée, montre ta force ; nous ne nous possédons pas nous-mêmes ; — ce qui est décrété doit être ; en bien, soit. ‌
