SCÈNE V.
FERDINAND: — Il y a des jeux fatigants, mais la fatigue — en rehausse le charme ; certains genres d’humiliations — peuvent noblement se subir ; et les plus pauvres moyens — mènent à des fins magnifiques. L’humble tâche que je remplis serait — pour moi aussi lourde qu’odieuse, si — la maîtresse, que je sers, ranimant ce qui est mortifié, — ne changeait mes peines en plaisirs. Oh ! elle est — dix fois plus charmante que son père n’est bourru ; — et il est la dureté même. Je dois transporter — des milliers de ces bûches et les mettre en pile, — d’après son ordre cruel. Ma douce maîtresse pleure, — quand elle me voit travailler, et dit que si vile besogne — n’eut jamais pareil exécuteur… Je m’oublie, — mais ces douces pensées rafraîchissent mes fatigues — et me rendent heureux de mon labeur.
MIRANDA: Hélas ! je vous en prie, — ne travaillez pas si dur. Je voudrais qu’un éclair eût — brûlé ces bûches qu’il vous est enjoint d’empiler. — De grâce, déposez celle-ci, et reposez-vous ; quand elle brûlera, — elle pleurera de vous avoir lassé. Mon père — est tout à ses études ; de grâce, reposez-vous ! — Il est en lieu sûr pour trois heures.
FERDINAND: Ô maîtresse chérie, — le soleil se couchera avant que j’aie terminé — la tâche que j’ai à faire.
MIRANDA: Si vous voulez vous asseoir, — je porterai vos bûches pendant ce temps-là. De grâce, donnez-moi celle-ci. — Je vais la mettre sur la pile.
FERDINAND: Non, précieuse créature. — J’aimerais mieux me rompre les nerfs, me briser les reins, — que de vous voir subir un tel déshonneur, — quand je serais paresseusement assis.
MIRANDA: Cette besogne me conviendrait — aussi bien qu’à vous, et je la ferais — plus aisément : car j’y mettrais autant de bon vouloir — que vous y mettez de répugnance…
PROSPERO: Pauvre couleuvre ! te voilà empoisonnée. — Cette entrevue en est la preuve.
MIRANDA: Vous semblez las.
FERDINAND: — Non, noble maîtresse : c’est pour moi une fraîche matinée — que le soir où vous êtes près de moi. Je vous en supplie, — surtout afin que je le mette dans mes prières, — dites-moi votre nom !
MIRANDA: Miranda… Ô mon père, — je viens, en le disant, de vous désobéir.
FERDINAND: Admirable Miranda ! — Idéal, en effet, de l’admiration ! égale — à ce que le monde a de plus précieux !… J’ai regardé — bien des dames de l’œil le plus doux, et souvent — l’harmonie de leur voix a subjugué — ma trop complaisante oreille. Pour des qualités diverses — j’ai aimé diverses femmes, mais jamais — de toute mon âme ; car toujours quelque défaut — se querellait en elles avec les plus nobles grâces, — et leur portait un coup fatal… Mais vous ! ô vous ! — si parfaite ! si incomparable ! vous êtes créée — avec ce que chaque créature a de meilleur.
MIRANDA: Je ne connais personne — de mon sexe. Pas de visage de femme que je me rappelle, — sauf le mien dans mon miroir ; et je n’ai vu, — à qui je puisse donner le nom d’homme, que vous, doux ami, — et mon cher père : comment sont faits les autres, — je ne sais guère. Mais par ma pureté, — ce joyau de ma dot, je ne désirerais pas — d’autre compagnon au monde que vous. — Mon imagination ne peut créer une forme — plus digne que la vôtre d’être aimée. Mais je bavarde — un peu trop follement, et j’oublie ainsi — les préceptes de mon père.
FERDINAND: Par ma condition je suis — prince, Miranda. Je crois même que je suis roi, — hélas !… et je n’ai pas plus de goût pour subir — cette servitude sylvestre que pour laisser — une mouche à viande m’enfler la lèvre… Écoutez parler mon âme : — Dès l’instant où je vous ai vue, — mon cœur a volé à votre service. Il fallait cela — pour faire de moi un esclave, et c’est pour l’amour de vous — que je suis un si patient bûcheron.
MIRANDA: M’aimez-vous ?
FERDINAND: — Ô ciel ! ô terre ! soyez témoins de ces accents, — et couronnez mes aveux d’une conclusion favorable, — si je dis vrai. Si mes paroles sont creuses, changez — en malheur tout le bonheur qui m’est destiné… Oui, — plus que tout au monde, — je vous aime, je vous estime, je vous honore.
MIRANDA: Niaise que je suis — de pleurer de ce qui fait ma joie !
PROSPERO: Noble rencontre — des deux affections les plus rares ! que la grâce divine — pleuve sur les germes de cette union !
FERDINAND: De quoi pleurez-vous ?
MIRANDA: — De la nullité de mon mérite, qui n’ose offrir — ce que je désire donner, et ose encore moins prendre — ce dont je mourrais d’être privée… Mais c’est un enfantillage ; — plus mon amour cherche à se cacher, — plus il montre sa grandeur… Arrière, timide subterfuge ! — inspire-moi, franche et sainte innocence ! — Je suis votre femme, si vous voulez m’épouser ; — sinon, je mourrai votre servante. Pour compagne — vous pouvez me refuser ; mais je serai votre esclave, — que vous le veuillez ou non.
FERDINAND: Vous serez ma maîtresse, très-chère ; — et moi, toujours ainsi, à vos genoux.
MIRANDA: Vous m’épouserez alors ?
FERDINAND: — Oui certes, aussi volontiers — que la servitude épouse la liberté. Voici ma main.
MIRANDA: — Et voici la mienne, avec mon cœur dedans. Et maintenant adieu… — pour une demi-heure.
FERDINAND: Mille ! mille baisers !
PROSPERO: — Je ne puis être aussi joyeux qu’eux — pour qui tout est surprise ; mais ceci me rend — aussi heureux que possible. Je retourne à mon livre, — car, avant l’heure du souper, il me reste à faire — bien des choses urgentes. ‌
