SCÈNE VI.
HÉRO: — Bonne Marguerite, cours au salon ; — tu y trouveras ma cousine Béatrice — causant avec le prince et Claudio ; — insinue-lui à l’oreille que, moi et Ursule, — nous nous promenons dans le jardin, et que notre conversation — est tout entière sur elle ; dis-lui que tu nous as surprises ; — et engage-la à se glisser dans le bosquet en treillage — dont le chèvrefeuille, mûri par le soleil, — interdit au soleil l’entrée, pareil à ces favoris, — grandis par les princes, qui opposent leur grandeur — au pouvoir même qui l’a créée ! Dis-lui de s’y cacher — pour écouter nos propos : voilà ta mission, — remplis-la bien, et laisse-nous seules.
MARGUERITE: — Je la ferai venir ici, je vous jure, immédiatement.
HÉRO: — Maintenant, Ursule, quand Béatrice sera venue, — il faudra qu’en nous promenant dans cette allée, — nous parlions uniquement de Bénédict ; — quand je le nommerai, ce sera ton rôle — de faire de lui le plus grand éloge que jamais homme ait mérité. — Moi, je dois me borner à te répéter que Bénédict — languit d’amour pour Béatrice : ainsi — est faite la flèche dangereuse du petit Cupidon — qu’elle blesse simplement par ouï-dire. Commence maintenant. — Car, tu vois, voici Béatrice qui, comme un vanneau, — rase la terre pour venir entendre ce que nous disons.
URSULE: — Le plus grand plaisir de la pêche est de voir le poisson — fendre le flot d’argent de ses rames d’or — et mordre avidement à l’hameçon traître. — Ainsi, nous tendons la ligne à Béatrice qui vient — de se cacher à l’ombre du chèvrefeuille. — Soyez sans crainte, je jouerai bien mon rôle dans le dialogue.
HÉRO: — Eh bien, rapprochons-nous d’elle, pour que son oreille ne perde rien — de la douce et perfide amorce que nous lui destinons. — Non vraiment, Ursule, elle est trop dédaigneuse ; — crois-moi, elle est d’une humeur aussi farouche et aussi sauvage — que le faucon fauve des rochers.
URSULE: Mais êtes-vous sûre — que Bénédict aime si profondément Béatrice ?
HÉRO: — C’est ce que disent le prince et le seigneur, mon fiancé.
URSULE: — Et ils vous ont chargée de lui en parler, madame ?
HÉRO: — Ils m’ont priée de l’en instruire ; — mais je leur ai conseillé, s’ils aimaient Bénédict, — de l’engager à lutter contre cette affection, — sans jamais la faire connaître à Béatrice.
URSULE: — Pourquoi cela ? Ce gentilhomme n’est-il pas — digne d’un lit aussi privilégié — que la couche de Béatrice ?
HÉRO: — Ô Dieu d’amour ! je sais qu’il est digne — de tout ce qui peut être accordé à un homme. — Mais la nature n’a jamais fait un cœur de femme — d’une étoffe plus fière que celui de Béatrice ; — le dédain et la morgue étincellent dans ses yeux — qui méprisent tout ce qu’ils regardent, et son esprit — s’estime si haut que pour elle — toute autre chose est chétive : elle ne peut aimer, — ni concevoir aucune impression, aucune pensée affectueuse, — tant elle est éprise d’elle-même ?
URSULE: Je pense bien comme vous ; — et conséquemment il ne serait pas bon sans doute — qu’elle connût l’amour de Bénédict : elle s’en ferait un jeu.
HÉRO: — Oui, tu dis vrai. Je n’ai pas encore vu un homme, — si spirituel, si noble, si jeune, si parfaitement beau qu’il fût, — qu’elle n’ait repoussé par ses exorcismes. Est-il blond ? — elle jure qu’on prendra le galant pour sa sœur ; — Est-il brun, c’est un grotesque que la nature en dessinant — a barbouillé de noir ; grand ? c’est une lance à tête biscornue ; — petit ? c’est un camée négligemment taillé ; — parleur ? c’est une girouette tournant à tout vent ; — silencieux ? alors c’est une bûche que rien n’émeut. — Il n’est pas d’homme qu’elle ne retourne ainsi à l’envers : — et jamais elle n’accorde à la vérité et à la vertu — ce que réclament la franchise et le mérite.
URSULE: — Bien sûr, bien sûr, ce dénigrement n’a rien de louable.
HÉRO: — Non, sans doute, cette manie bizarre — de Béatrice, n’a rien de louable. — Mais qui osera le lui dire ? Si je lui en parlais, — elle me bernerait ; oh ! elle me désarçonnerait — d’un éclat de rire, elle m’écraserait d’esprit. — Aussi, que Bénédict, comme un feu qu’on recouvre, — se consume en soupirs et s’épuise intérieurement ! — Cette fin-là vaut mieux que de mourir bafoué, — chose aussi cruelle que de mourir chatouillé.
URSULE: — Pourtant parlez-lui-en ; écoutez ce qu’elle dira.
HÉRO: — Non ; j’aime mieux aller trouver Bénédict, — et lui conseiller de combattre sa passion ; — j’inventerai même quelque honnête calomnie — pour en ternir ma cousine : on ne sait pas — combien une méchante parole peut empoisonner l’amour.
URSULE: Oh ! ne faites pas à votre cousine un pareil tort. Elle ne doit pas manquer de jugement, — (pour peu qu’elle ait l’esprit vif et supérieur — qu’on lui reconnaît), au point de refuser — un gentilhomme aussi accompli que le signor Bénédict.
HÉRO: — Il est le premier homme d’Italie, — toujours excepté mon cher Claudio.
URSULE: — De grâce, ne vous fâchez pas contre moi, Madame, — si je vous dis ma pensée : le signor Bénédict, pour la tournure, pour les manières, pour l’esprit, pour la valeur, — est placé le plus haut dans l’opinion de l’Italie.
HÉRO: — Il a, il est vrai, une réputation parfaite.
URSULE: — Il l’a méritée par ses perfections, avant de l’obtenir. — À quand votre mariage, madame ?
HÉRO: — Toujours à demain. Viens, rentrons. — Je veux te montrer quelques parures pour avoir ton avis — sur celle qui doit le mieux m’habiller demain.
URSULE: — Elle est prise, je vous le garantis : nous l’avons attrapée , madame.
HÉRO: — S’il en est ainsi, c’est que l’amour procède par le hasard. — Cupidon fait tomber les uns avec la flèche, les autres avec le piége.
BÉATRICE: — Quel feu est dans mes oreilles ? Serait-ce vrai ? — Suis-je donc si fort condamnée pour ma fierté et pour mon dédain ! — Adieu, mépris ! virginale fierté, adieu ! — Les orgueilleux ne laissent pas de gloire derrière eux. — Va, Bénédict, aime : je te paierai de retour, — en apprivoisant mon cœur sauvage à ta main caressante. — Si tu aimes, ma tendresse t’autorisera — à resserrer nos amours par un lien sacré. — Car on dit que tu le mérites ; et moi, — j’ai, pour le croire, mieux que des rapports. ‌
