SCÈNE V.
BÉNÉDICT: Page !
LE PAGE: Signor ?
BÉNÉDICT: Sur la fenêtre de ma chambre il y a un livre qui traîne ; apporte-le-moi ici dans le verger.
LE PAGE: J’y suis, monsieur.
BÉNÉDICT: Je sais cela : ce que je veux, c’est que tu t’en ailles d’ici et que tu y reviennes. Je m’étonne qu’un homme, ayant vu le ridicule de tous ceux qui se consacrent à l’amour, après avoir ri des folles niaiseries des autres, puisse servir de thème à ses propres railleries, en devenant amoureux ; et pourtant tel est Claudio. J’ai vu le temps où il n’y avait pas pour lui d’autre musique que le tambour et le fifre ; et maintenant il leur préfère le tambourin et les pipeaux. J’ai vu le temps où il aurait fait dix milles à pied pour voir une bonne armure ; et maintenant il tourne au pédant ; sa conversation est un banquet fantasque où chaque mot est un mets étrange. Se pourrait-il qu’ayant toujours les yeux que voici, je subisse pareille fascination ? Je ne puis rien dire, mais je ne le crois pas. Je ne jurerais pas qu’il est impossible à l’amour de me transformer en huître ; mais je fais le serment qu’avant d’avoir fait de moi une huître, il ne fera jamais de moi un fou pareil. Une femme est jolie, je n’en suis pas plus mal ; une autre est spirituelle, je n’en suis pas plus mal ; une troisième vertueuse, je n’en suis toujours pas plus mal. Il n’est pas de femme qui puisse trouver grâce devant moi, jusqu’à ce que toutes les grâces soient rassemblées dans une femme unique. Celle-ci devra être riche, c’est certain ; spirituelle, ou je ne voudrai pas d’elle ; vertueuse, ou je ne la marchanderai jamais ; jolie, ou je ne la regarderai jamais ; douce, où elle ne m’approchera pas ; noble, ou je ne la prends pas, fût-elle un ange ! avec cela, d’une élocution parfaite, excellente musicienne ; et quand à ses cheveux, ils devront être de la couleur que Dieu leur aura donnée… Ah ! Voici le prince et monsieur Cupidon ! Cachons-nous sous cette tonnelle.
DON PEDRO: — Eh bien ! entendrons-nous cette musique ?
CLAUDIO: — Oui, mon bon seigneur… Comme la soirée est calme ! — On dirait que par son silence elle veut préluder à l’harmonie !
DON PEDRO: — Voyez-vous où Bénédict s’est caché ?
CLAUDIO: — Oh ! très-bien, monseigneur ; la musique finie, — nous aurons bon marché de ce renard-là.
DON PEDRO: — Allons, Balthazar, répète-nous cette chanson.
BALTHAZAR: — Oh ! mon bon seigneur, ne forcez pas une si mauvaise voix — à calomnier plus d’une fois la musique.
DON PEDRO: — Le talent se dénonce par cela même — qu’il dissimule ses perfections. — Je t’en conjure, chante, ne te fais pas prier plus longtemps.
BALTHAZAR: — Puisque vous parlez de prière, je vais chanter. — N’a-t-on pas vu plus d’un galant faire la cour — à celle qu’il en croit indigne ? Et il la prie pourtant ! — Et pourtant il lui jure qu’il l’aime ?
DON PEDRO: Allons, commence. — Ou, si tu veux nous tenir un plus long discours, — note-le.
BALTHAZAR: Avant d’écouter mes notes, notez — que pas une de mes notes ne vaut la peine d’être notée.
DON PEDRO: — Ce garçon-là ne parle qu’entre parenthèses : — tout ce qu’il dit est en note.
BÉNÉDICT: Tout à l’heure, la musique sera « divine ! » son âme en est déjà ravie… N’est-il pas étrange que des boyaux de mouton puissent ainsi enlever l’âme du corps des hommes ?… Peut-on payer si cher des cornes, muse !
BALTHAZAR: Assez de soupirs, belles, assez de soupirs ! Les hommes furent trompeurs toujours : Un pied à la mer, un pied sur la rive. Jamais fidèles à la même chose ! Donc ne soupirez plus, Et laissez-les aller. Soyez pimpantes et gaies. Finissez tous vos airs lugubres En tra la la ! Ne chantez plus, non, ne chantez plus D’élégies si tristes, si pénibles. La fraude des hommes fut toujours la même. Depuis la feuille du premier été. Donc ne soupirez plus, etc.
DON PEDRO: Sur ma parole, voilà une bonne chanson.
BALTHAZAR: Et un mauvais chanteur, mon prince.
DON PEDRO: Oh ! non ! non, vraiment : tu chantes assez bien pour un amateur.
BÉNÉDICT: Si un chien avait hurlé ainsi, on l’aurait pendu : je prie Dieu que ce vilain chant ne présage pas de malheur. J’aurais autant aimé entendre la chouette, quelque désastre qui s’en fût suivi.
DON PEDRO: Bonne idée, pardieu !… Écoute-moi, Balthazar. Procure-nous, je te prie, un excellent orchestre ; car demain soir nous voulons le faire jouer sous la fenêtre de madame Héro.
BALTHAZAR: Je ferai de mon mieux, seigneur.
DON PEDRO: C’est bon ; adieu.
DON PEDRO: Approchez, Léonato. Que me disiez-vous donc tantôt ? Que votre nièce Béatrice est amoureuse du signor Bénédict ?
CLAUDIO: Oh ! à l’affût ! à l’affût ! l’oiseau est posé ! Je n’aurais jamais cru que cette personne pût aimer un homme.
LÉONATO: Ni moi non plus. Mais le plus surprenant, c’est qu’elle raffole ainsi du signor Bénédict, que dans tous ses procédés apparents elle a toujours semblé détester.
BÉNÉDICT: Est-il possible ? Le vent soufflerait-il de ce côté ?
LÉONATO: Ma foi, monseigneur, je ne sais qu’en penser : qu’elle l’aime de cette affection enragée, cela me passe.
DON PEDRO: Ce n’est peut-être qu’un jeu.
CLAUDIO: Oui, c’est probable.
LÉONATO: Un jeu, Dieu du ciel ! Alors jamais passion jouée n’a ressemblé plus visiblement à une passion réelle !
DON PEDRO: Comment ! Quels symptômes de passion montre-t-elle ?
CLAUDIO: Amorcez bien l’hameçon ; le poisson va mordre.
LÉONATO: Quels effets, monseigneur ? Elle vous restera assise… Ma fille vous a dit comment.
CLAUDIO: Oui, certes.
DON PEDRO: Comment ? dites-moi donc comment ? Vous m’intriguez. J’aurais cru son cœur inaccessible à toutes les attaques de l’amour.
LÉONATO: Je l’aurais juré, monseigneur : surtout à celles de Bénédict.
BÉNÉDICT: Je prendrais la chose pour une duperie, si elle n’était pas dite par le bonhomme à barbe blanche, à coup sûr la fourberie ne peut se cacher sous tant de majesté.
CLAUDIO: Il a mordu : enlevez !
DON PEDRO: A-t-elle fait connaître son affection à Bénédict ?
LÉONATO: Non, elle a juré de ne jamais le faire : c’est là sa torture.
CLAUDIO: C’est parfaitement vrai ; votre fille le déclare : Quoi ! dit-elle, après l’avoir si souvent accablé de mes dédains, je lui écrirais que je l’aime !
LÉONATO: C’est ce qu’elle dit, chaque fois qu’elle se met à lui écrire. Car il lui arrivera de se lever vingt fois dans une nuit, et de rester assise en chemise, jusqu’à ce qu’elle ait écrit une page… Ma fille nous a tout dit.
CLAUDIO: Vous parlez de page écrite : cela me rappelle une plaisante histoire qu’elle nous a racontée…
LÉONATO: Oh ! oui. Une fois qu’elle avait fermé sa lettre, elle voulut la relire, et, sous la couverture, elle trouva Bénédict et Béatrice pliés l’un sur l’autre !
CLAUDIO: Justement.
LÉONATO: Oh ! alors elle déchira le billet en mille morceaux, se reprochant d’avoir été assez immodeste pour écrire à un homme qui, elle le savait bien, se moquerait d’elle : Je mesure son sentiment sur le mien. , dit-elle, Eh bien, je me rirais de lui, s’il m’écrivait, oui, bien que je l’aime, je rirais.
CLAUDIO: Sur ce, elle tombe à genoux, pleure, sanglote, se frappe le cœur, s’arrache les cheveux, et joint aux prières les imprécations : Ô mon doux Bénédict !… Que Dieu m’accorde la patience !
LÉONATO: Voilà la vérité, à ce que dit ma fille. Et elle est en proie à une telle exaltation, que parfois elle a peur de commettre sur elle-même quelque attentat de désespoir. C’est certain.
DON PEDRO: Il serait bon que Bénédict sût cela par un autre, si elle ne veut pas elle-même le lui révéler.
CLAUDIO: À quoi bon ? Il s’en ferait un jeu, et il n’en tourmenterait que plus cruellement la pauvre fille.
DON PEDRO: S’il agissait ainsi, ce serait charité de le pendre ; une femme si charmante ! Une vertu au-dessus de tout soupçon !
CLAUDIO: Et puis, une raison supérieure !
DON PEDRO: En tout, excepté dans cet amour pour Bénédict.
LÉONATO: Ah ! monseigneur, quand la raison et la passion combattent dans une nature aussi tendre, nous avons dix preuves pour une, que la passion est la plus forte. J’en suis désolé pour elle à juste titre, étant à la fois son oncle et son tuteur.
DON PEDRO: Si c’était à moi qu’elle eût accordé cet amour, j’aurais rejeté toute autre considération, et j’aurais fait d’elle la moitié de moi-même, Je vous en prie, parlez-en à Bénédict, et sachons ce qu’il dira.
LÉONATO: Serait-ce utile, croyez-vous ?
CLAUDIO: Héro pense que sûrement sa cousine en mourra : car Béatrice dit qu’elle mourra si Bénédict ne l’aime pas, et elle mourra plutôt que de lui révéler son amour ; enfin, s’il lui fait la cour, elle aimera mieux mourir que de rabattre un mot de son ironie accoutumée.
DON PEDRO: Elle a raison. Si elle lui faisait l’offre de son amour, il serait très-possible qu’il la rebutât : car l’homme, vous le savez tous, est d’humeur sardonique.
CLAUDIO: Oh ! c’est un homme fort convenable.
DON PEDRO: Il a, il est vrai, une physionomie heureuse.
CLAUDIO: Oui, pardieu ! et, à mon avis, un grand sens.
DON PEDRO: Il laisse échapper, il est vrai, quelques étincelles qui ressemblent à de l’esprit.
LÉONATO: Et puis je le crois vaillant.
DON PEDRO: Comme Hector, je vous le certifie. Vous pouvez dire qu’il montre son esprit dans la conduite des querelles : en effet, ou il les évite avec une grande discrétion, ou il s’y engage avec une crainte toute chrétienne.
LÉONATO: S’il craint Dieu, il faut nécessairement qu’il garde la paix ; ou qu’ayant rompu la paix, il entre dans la querelle avec crainte et tremblement.
DON PEDRO: Et c’est ainsi qu’il agit : car c’est un homme qui craint Dieu, quoiqu’on puisse croire le contraire par quelques grosses plaisanteries qu’il fera. N’importe, je plains beaucoup votre nièce. Irons-nous à la recherche de Bénédict, pour lui parler de cet amour ?
CLAUDIO: Ne lui en parlons pas, monseigneur. Qu’aidée de bons conseils, Béatrice s’arrache cet amour !
DON PEDRO: Ah ! c’est impossible : elle s’arracherait plutôt le cœur.
CLAUDIO: Eh bien, nous reparlerons de cela avec votre fille : laissons la chose se refroidir en attendant. J’aime bien Bénédict, mais je souhaiterais que, par un examen modeste de lui-même, il vît combien il est indigne d’une femme si parfaite.
LÉONATO: Voulez-vous venir, monseigneur ? le dîner est prêt.
CLAUDIO: Si, après cela, il ne raffole pas d’elle, je ne veux plus compter sur rien.
DON PEDRO: Maintenant, qu’on tende pour Béatrice le même filet : c’est l’affaire de votre fille et de sa suivante. Ce sera réjouissant quand chacun d’eux croira à la passion de l’autre, sans qu’il en soit rien, c’est une scène, toute de pantomime, que je veux voir. Envoyons Béatrice l’appeler pour dîner.
BÉNÉDICT: Ceci ne peut pas être une plaisanterie : la conversation était sérieuse… C’est d’Héro qu’ils tiennent le fait. Ils semblent plaindre Béatrice : il paraît que son affection est en pleine intensité. Elle m’aime ! Allons, il faut qu’elle soit payée de retour… Je viens d’entendre à quel point je suis blâmé : ils disent que je ferai le dédaigneux, si je m’aperçois de son amour ; ils disent aussi qu’elle mourra plutôt que de me donner aucun signe d’affection… Je n’ai jamais pensé à me marier… Je ne dois pas faire le fier… Heureux ceux qui s’entendent critiquer et qui sont mis à même de se corriger ! Ils disent que la dame est jolie !… C’est une vérité dont je puis moi-même déposer ; vertueuse… c’est vrai, je ne puis pas le contester ; spirituelle, excepté dans son amour pour moi !… En effet, ce n’est pas de sa part un grand signe d’esprit…, ni une grande preuve de folie non plus, car je vais devenir horriblement amoureux d’elle… Il se peut qu’on casse encore sur moi quelque énorme sarcasme et quelque poignée d’ironies, parce que je me suis moqué si longtemps du mariage. Mais est-ce que les appétits ne changent pas ? On aime dans sa jeunesse le plat qu’on ne peut souffrir sur ses vieux jours. Est-ce que des quolibets, des phrases, et toutes les boulettes de papier lancées par la cervelle, doivent faire reculer un homme de la carrière de son goût ? Non, il faut que le monde soit peuplé. Quand j’ai dit que je mourrai garçon, je ne croyais pas devoir vivre jusqu’à ce que je fusse marié… Voici Béatrice qui vient. Par le jour ! c’est une jolie femme… Je vais épier en elle quelques marques d’amour…
BÉATRICE: Bon gré, mal gré, je suis envoyée pour vous dire de venir dîner.
BÉNÉDICT: Jolie Béatrice, je vous remercie pour votre peine.
BÉATRICE: Je n’ai pas pris plus de peine pour avoir ces remercîments que vous n’en prenez pour me remercier : si cela m’avait été si pénible, je ne serais pas venue.
BÉNÉDICT: Vous prenez donc du plaisir à ce message ?
BÉATRICE: Oui, juste autant que vous en prendriez à égorger une grue avec la pointe d’un couteau… Vous n’avez pas d’appétit, signor ? portez-vous bien.
BÉNÉDICT: Ah ! Bon gré, mal gré, je suis envoyée pour vous dire de venir dîner ; il y a là un double sens. Je n’ai pas pris plus de peine pour avoir ces remercîments que vous n’en avez pris pour me remercier : c’est me dire en d’autres termes : Toute peine que je prends pour vous est aussi aisée qu’un remercîment… Si je ne la prends pas en pitié, je suis un manant ; si je ne l’aime pas, je suis un juif ! Je vais me procurer son portrait. ‌
