SCÈNE V.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Bon signor Angelo, il faut que vous nous excusiez. — Ma femme est maussade quand je ne suis pas à l’heure. — Vous direz que je me suis attardé dans votre boutique — à voir faire sa chaîne, — et que demain vous l’apporterez à la maison. — Mais voici un maraud qui me soutient en face — qu’il m’a rencontré au marché, que je l’ai battu, — en lui réclamant mille marcs d’or, — et que j’ai renié ma femme et ma maison ! — Ivrogne, que veux-tu dire par là ?
DROMION D’ÉPHÈSE: — Dites ce que vous voudrez, monsieur, mais je sais ce que je sais : — que vous m’avez battu, j’ai votre griffe pour le prouver. — Si ma peau était un parchemin et vos coups de l’encre, — votre propre écriture attesterait ce que je déclare.
ANTIPHOLUS: — Je déclare que tu es un âne.
DROMION D’ÉPHÈSE: Dame, on le croirait — aux mauvais traitements que j’endure et aux coups que je reçois. — Je devrais ruer, quand on me frappe ; et en ce cas — vous feriez bien de prendre garde à mes coups de pied, et de vous défier de l’âne.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Vous êtes triste, signor Balthazar, Dieu veuille que notre menu — réponde à ma bonne volonté et à l’empressement de mon accueil.
BALTHAZAR: — J’attache peu de prix à la bonne chère, monsieur, et un grand prix à votre bon accueil.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Oh ! signor Balthazar, en fait de viande ou de poisson, — le meilleur accueil ne vaut pas un bon plat.
BALTHAZAR: — La bonne chère est commune, monsieur ; le premier rustre venu peut l’offrir.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Et un bon accueil est plus commun encore ; il n’est fait que de paroles.
BALTHAZAR: — Petite chère et grand accueil font un joyeux festin.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Oui, pour un hôte ladre, et un convive fort sobre. — Mais, si mesquin que soit mon menu, acceptez-le de bonne grâce ; — on peut vous offrir chère meilleure, mais non de meilleur cœur. — Mais tout beau ! Ma porte est fermée… Va dire qu’on nous ouvre.
DROMION D’ÉPHÈSE: , allant à la porte. — Madelon, Brigitte, Marianne, Cécile, Julienne, Jenni !
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Môme, rosse, chapon, bélître, idiot, paillasse ! — Retire-toi de la porte, si tu ne veux pas faire faction devant le guichet. — Fais-tu une évocation de filles, que tu en appelles une telle cargaison, — quand c’est déjà trop d’une ? Allons, retire-toi de la porte.
DROMION D’ÉPHÈSE: — Quel paillasse nous a-t-on donné pour portier ? Mon maître attend dans la rue.
DROMION DE SYRACUSE: — Qu’il retourne là d’où il vient, s’il ne veut pas attraper froid aux pieds.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Qui donc parle là ?… Holà ! ouvrez la porte.
DROMION DE SYRACUSE: , de l’inférieur. — À merveille, monsieur, je vous dirai quand dès que vous m’aurez dit pourquoi.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Pourquoi ? Pour que j’aie mon dîner. Je n’ai pas dîné aujourd’hui.
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Et vous n’aurez pas à dîner ici aujourd’hui, revenez quand vous pourrez.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Qui es-tu, toi qui m’empêches d’entrer chez moi ?
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Le portier pour le moment, monsieur, et mon nom est Dromion.
DROMION D’ÉPHÈSE: — Ah ! coquin, tu m’as volé et mon office et mon nom. — L’un m’a toujours valu peu de considération, — l’autre force rebuffades. — Si aujourd’hui tu avais été Dromion à ma place, — tu aurais volontiers donné ta face pour un nom, et ton nom pour celui d’un âne.
LUCE: , de l’intérieur. — Quel est ce vacarme ? Dromion, qui est donc à la porte ?
DROMION D’ÉPHÈSE: — Faites entrer mon maître, Luce.
LUCE: , de l’intérieur. — Ma foi, non ; il vient trop tard ; — dites-le bien à votre maître.
DROMION D’ÉPHÈSE: Seigneur ! voilà qui est risible ! — Holà, vous ! Voulez-vous de mon bâton ?
LUCE: , de l’intérieur. — Holà, vous ! Comment l’entendez-vous ?
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Si ton nom est Luce, Luce, tu as parfaitement répliqué.
AMIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Écoutez, vous, mignonne ! Vous nous permettrez d’entrer, j’espère.
LUCE: , de l’intérieur. — Je croyais vous l’avoir demandé.
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Et vous avez refusé.
DROMION D’ÉPHÈSE: Allons, soutenez le dialogue. Bien riposté ! coup pour coup !
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Allons, bagasse, laisse-nous entrer.
LUCE: , de l’intérieur. — Pourriez-vous me dire au nom de qui ?
DROMION D’ÉPHÈSE: — Maître, frappez à la porte, fort.
LUCE: — Qu’il frappe jusqu’à ce qu’il lui en cuise !
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: , frappant à la porte. — Vous pâtirez pour ça, mignonne, si une fois j’enfonce la porte.
LUCE: , de l’intérieur. — Que nous importe ! Il y a un pilori dans la ville.
ADRIANA: , de l’intérieur. — Qui donc est à la porte à faire tout ce bruit ?
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Sur ma parole, votre ville est infestée de mauvais garnements.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Est-ce vous, ma femme ? Vous auriez pu venir plus tôt.
ADRIANA: , de l’intérieur. — Votre femme, messire drôle ! allons, retirez-vous de la porte.
DROMION D’ÉPHÈSE: — Maître, si vous étiez déjà froissé, voilà un drôle qui va vous blesser.
ANGELO: — On ne trouve ici ni bonne chère ni bon accueil ; et nous aurions souhaité l’un ou l’autre.
BALTHAZAR: — Nous qui nous demandions lequel est préférable, nous n’obtiendrons ni l’un ni l’autre.
DROMION D’ÉPHÈSE: , ironiquement, à Antipholus. — Ils attendent à votre porte, maître ; empressez-vous donc de les accueillir.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Il y a quelque chose dans l’air : nous ne pouvons pas entrer.
DROMION D’ÉPHÈSE: — Vous sentiriez l’air mieux encore, maître, si vous étiez vêtu légèrement. — Votre dîner est bien chaud chez vous, pendant qu’ici vous restez au frais. — Être ainsi attrapé ! il y a de quoi rendre un homme furieux comme une bête à cornes.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Va me chercher quelque chose ; je vais enfoncer la porte.
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Oui, brisez ici n’importe quoi, et je vais vous rompre votre caboche de coquin.
DROMION D’ÉPHÈSE: — On pent bien rompre avec vous une parole ou deux ; les paroles ne sont qu’un souffle ; — eh bien, je voudrais vous en briser une à la face, pour ne pas faire lâchement les choses.
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Il paraît que tu as besoin de briser… La peste soit de toi, rustre !
DROMION D’ÉPHÈSE: — C’est trop fort ?… La peste soit de toi ! Je t’en prie, laisse-moi entrer.
DROMION DE SYRACUSE: , de l’intérieur. — Oui, quand les moutons n’auront pas de laine, et les poissons pas de nageoires.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Allons, je vais enfoncer la porte. Va me chercher un bélier.
DROMION D’ÉPHÈSE: — Un bélier dépourvu de laine, c’est ainsi que vous l’entendez, maître ? — S’il n’y a pas de poisson sans nageoires, il y a du moins des béliers sans laine. — Et nous allons voir, coquin, si un de ces béliers-là pourra nous faire entrer.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Allons, va vite me chercher un bélier de fer.
BALTHAZAR: — Patience, monsieur ! Oh ! n’en faites rien. — Vous attaqueriez ainsi votre réputation, — en mettant à la portée du soupçon — l’honneur immaculé de votre femme. — Encore un mot… La longue expérience que vous avez de sa sagesse, — sa chaste vertu, son âge, sa modestie, — plaident à sa décharge quelque cause inconnue de vous ; — n’en doutez pas, monsieur, elle s’excusera parfaitement — de vous avoir ainsi fermé la porte. — Croyez-moi, retirez-vous tranquillement, — et allons dîner au Tigre ; — puis, vers le soir, vous reviendrez seul — savoir le motif de cette étrange expulsion. — Si vous tentez d’entrer de vive force, — au moment le plus animé de la journée, — le vulgaire fera là-dessus des commentaires. — Contre votre réputation encore intacte, — la multitude élèvera des soupçons odieux — qui pourront plus tard forcer la porte de votre tombeau — et peser sur vous jusque dans la mort. — Car la calomnie se perpétue comme par succession ; — dès qu’elle s’est logée quelque part, elle s’y fixe à jamais.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Vous m’avez décidé. Je vais partir en paix, — et, si difficile que me soit la gaieté, je prétends m’égayer. — Je connais une donzelle d’une conversation charmante, — jolie et spirituelle, mauvaise et pourtant bonne. — C’est chez elle que nous dînerons ; à propos de cette fille — ma femme (sans motif, je le jure), — m’a souvent fait la guerre. — Nous irons dîner chez elle. Retournez chez vous — chercher la chaîne ; elle doit être terminée maintenant ; — rapportez-la-moi, je vous prie, au Porc-Épic ; — c’est là le logis. La chaîne, — quand ce ne serait que pour vexer ma femme, — j’en ferai cadeau à mon hôtesse ; dépêchez-vous, cher monsieur. — Puisque ma propre porte me refuse l’hospitalité, — j’irai frapper ailleurs, et je verrai si on m’y repousse.
ANGELO: — J’irai vous rejoindre là, dans une heure environ.
ANTIPHOLUS D’ÉPHÈSE: — Faites. Cette plaisanterie-là me coûtera un peu cher. ‌
