SCÈNE XII.
ORLANDO: Fixez-vous là, mes vers, en témoignage de mon amour ! Et toi, reine de la nuit à la triple couronne, darde Ton chaste regard, du haut de ta pâle sphère, Sur le nom de la chasseresse qui règne sur ma vie. Ô Rosalinde ! ces arbres seront mes registre, Et dans leur écorce je graverai mes pensées, Afin que tous les yeux ouverts dans cette forêt Voient ta vertu partout attestée. Cours, cours, Orlando, inscris sur chaque arbre La belle, la chaste, l’ineffable !
CORIN: Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre de Touche ?
PIERRE DE TOUCHE: Franchement, berger, considérée en elle-même, c’est une vie convenable ; mais considérée comme vie de berger, elle ne vaut rien. En tant qu’elle est solitaire, je l’apprécie fort ; mais en tant qu’elle est retirée, c’est une vie misérable. En tant qu’elle se passe à la campagne, elle me plaît fort ; mais en tant qu’elle se passe loin de la cour, elle est fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à mon humeur ; mais comme vie dépourvue d’abondance, elle est tout à fait contre mon goût. As-tu en toi quelque philosophie, berger ?
CORIN: Tout ce que j’en ai consiste à savoir que, plus on est malade, plus on est mal à l’aise, et que celui qui n’a ni argent, ni ressource, ni satisfaction, est privé de trois bons amis ; que la propriété de la pluie est de mouiller, et celle du feu de brûler ; que la bonne pâture fait le gras troupeau, et que la grande cause de la nuit est le manque de soleil ; et que celui à qui ni la nature ni la science n’a donné d’intelligence, a à se plaindre de l’éducation ou est né de parents fort stupides.
PIERRE DE TOUCHE: C’est une philosophie naturelle que celle-là… As-tu jamais été à la cour, berger ?
CORIN: Non, vraiment.
PIERRE DE TOUCHE: Alors tu es damné.
CORIN: J’espère que non.
PIERRE DE TOUCHE: Si fait, tu es damné et condamné comme un œuf cuit d’un seul côté.
CORIN: Pour n’avoir pas été à la cour ! Comment ça ?
PIERRE DE TOUCHE: Eh bien, si tu n’as jamais été à la cour, tu n’as jamais vu les bonnes façons ; si tu n’as jamais vu les bonnes façons, tes façons doivent être nécessairement mauvaises, et le mal est péché, et le péché est damnation. Tu es dans un état périlleux, berger.
CORIN: Point du tout, Pierre de Touche. Les bonnes façons de la cour seraient aussi ridicules à la campagne que les manières de la campagne seraient grotesques à la cour. Vous m’avez dit qu’on ne se salue à la cour qu’en se baisant les mains ; cette courtoisie serait très-malpropre, si les courtisans étaient des bergers.
PIERRE DE TOUCHE: La preuve, vite ! allons, la preuve !
CORIN: Eh bien, nous touchons continuellement nos brebis, et vous savez que leur toison est grasse.
PIERRE DE TOUCHE: Eh bien, est-ce que les mains de nos courtisans ne suent pas ? et la graisse d’un mouton n’est-elle pas aussi saine que la sueur d’un homme ? Raison creuse, raison creuse ! Une meilleure, allons !
CORIN: En outre, nos mains sont rudes.
PIERRE DE TOUCHE: Vos lèvres n’en sentiront que mieux le contact. Encore une creuse raison : une plus solide, allons !
CORIN: Et puis elles se couvrent souvent de goudron, quand nous soignons notre troupeau : voudriez-vous que nous baisions du goudron ? Les mains du courtisan sont parfumées de civette.
PIERRE DE TOUCHE: Homme borné, tu n’es que de la chair à vermine, comparé à un bon morceau de viande. Oui-da !… Écoute le sage et réfléchis : la civette est de plus basse extraction que le goudron, c’est la sale fiente d’un chat. Une meilleure raison, berger.
CORIN: Vous avez un trop bel esprit pour moi : j’en veux rester là.
PIERRE DE TOUCHE: Veux-tu donc rester damné ? Dieu t’assiste, homme borné ! Dieu veuille t’ouvrir la cervelle ! tu es bien naïf.
CORIN: Monsieur, je suis un simple journalier : je gagne ce que je mange et ce que je porte ; je n’ai de rancune contre personne, je n’envie le bonheur de personne ; je suis content du bonheur d’autrui et résigné à tout malheur ; et mon plus grand orgueil est de voir mes brebis paître et mes agneaux téter.
PIERRE DE TOUCHE: Encore une coupable simplicité : rassembler brebis et béliers, et tâcher de gagner sa vie par la copulation du bétail ! se faire l’entremetteur de la bête à laine, et, au mépris de toute conscience, livrer une brebis d’un an à un bélier cornu, chenu et cocu. Si tu n’es pas damné pour ça, c’est que le diable lui-même ne veut pas avoir de bergers ; autrement, je ne vois pas comment tu peux échapper.
CORIN: Voici venir maître Ganimède, le jeune frère de ma nouvelle maîtresse.
ROSALINDE: De l’orient à l’Inde occidentale, Nul joyau comme Rosalinde. Sa gloire, montée sur le vent, À travers l’univers emporte Rosalinde. Les portraits les plus éclatants Sont noirs près de Rosalinde. Que toute beauté soit oubliée, Hormis celle de Rosalinde !
PIERRE DE TOUCHE: Je vous rimerai comme ça huit années durant, les heures du dîner, du souper et du dormir exceptées ; c’est exactement le trot d’une marchande de beurre allant au marché.
ROSALINDE: Paix, fou !
PIERRE DE TOUCHE: Un léger essai ; Si un cerf veut une biche, Qu’il aille trouver Rosalinde. Si la chatte court après son mâle, Ainsi certes fera Rosalinde. Habit d’hiver doit être doublé, Et de même la mince Rosalinde. Pour moissonner, il faut gerber et lier, Puis charrier avec Rosalinde. La plus douce noix a la plus aigre écorce, Cette noix, c’est Rosalinde. Qui veut trouver la plus suave rose, Trouve épine d’amour et Rosalinde ! C’est là le faux galop du vers : pourquoi vous empestez-vous de pareilles rimes ?
ROSALINDE: Silence, fou obtus : je les ai trouvées sur un arbre.
PIERRE DE TOUCHE: Ma foi, cet arbre-là donne de mauvais fruits.
ROSALINDE: Je veux le greffer sur vous, et puis l’enter d’un néflier. Alors vous ferez l’arbre le plus avancé de toute la contrée : vous donnerez des fruits pourris avant d’être à moitié mûrs, ce qui est la qualité même du néflier.
PIERRE DE TOUCHE: Vous avez parlé ; si c’est sensément ou non, que la forêt en décide.
ROSALINDE: Silence ! Voici ma sœur qui vient en lisant ; rangeons-nous.
CÉLIA: Pourquoi ce bois serait-il désert ? Parce qu’il est inhabité ? Non ! J’attacherai à chaque arbre des langues Qui proclameront des vérités solennelles : Elles diront combien vite la vie de l’homme Parcourt son errant pèlerinage ; Que la somme de ses années Tiendrait dans une main tendue ; Que de fois ont été violés les serments Échangés entre deux âmes amies. Mais, sur les branches les plus belles Et au bout de chaque phrase, J’écrirai le nom de Rosalinde, Pour faire savoir à tous ceux qui lisent Que le ciel a voulu condenser en elle La quintessence de toute grâce. Ainsi le ciel chargea la nature D’entasser dans un seul corps Toutes les perfections éparses dans le monde. Aussitôt la nature passa à son crible La beauté d’Hélène, sans son cœur, La majesté de Cléopâtre, Le charme suprême d’Atalante, L’austère chasteté de Lucrèce. Ainsi de maintes qualités Rosalinde Fut formée par le synode céleste : Nombre de visages, de regards et de cœurs Lui cédèrent leurs plus précieux attraits. Le ciel a décidé qu’elle aurait tous ces dons, Et que je vivrais et mourrais son esclave.
ROSALINDE: Ô miséricordieux Jupiter ! De quelle fastidieuse homélie d’amour vous venez d’assommer vos paroissiens, sans crier : Patience, bonnes gens !
CÉLIA: Quoi ! vous étiez là, amis d’arrière-garde ! Berger, retire-toi un peu. Va avec lui, drôle.
PIERRE DE TOUCHE: Allons, berger, faisons une retraite honorable ; sinon avec armes et bagage, du moins avec la cape et l’épée.
CÉLIA: As-tu entendu ces vers ?
ROSALINDE: Je les ai entendus, et de reste, car quelques-uns avaient plus de pieds que des vers n’en doivent porter.
CÉLIA: Peu importe, si les pieds pouvaient porter les vers.
ROSALINDE: Oui, mais les pieds eux-mêmes clochaient et ne pouvaient se supporter en dehors du vers, et c’est pourquoi ils faisaient clocher le vers.
CÉLIA: Mais as-tu pu remarquer sans surprise comme ton nom est exalté et gravé sur ces arbres ?
ROSALINDE: Sur neuf jours de surprise j’en avais déjà épuisé sept, quand vous êtes arrivée. Car voyez ce que j’ai trouvé sur un palmier. Je n’ai jamais été tant rimée, depuis le temps de Pythagore, époque où j’étais un rat irlandais, ce dont je me souviens à peine.
CÉLIA: Devinez-vous qui a fait ça ?
ROSALINDE: Est-ce un homme ?
CÉLIA: Ayant au cou une chaîne que vous portiez naguère. Vous changez de couleur !
ROSALINDE: Qui donc, je t’en prie ?
CÉLIA: Ô Seigneur ! Seigneur ! Pour des amants, se rejoindre est chose bien difficile ; mais des montagnes peuvent être déplacées par des tremblements de terre, et ainsi se rencontrer.
ROSALINDE: Ah çà, qui est-ce ?
CÉLIA: Est-il possible !
ROSALINDE: Voyons, je t’en conjure avec la plus suppliante véhémence, dis-moi qui c’est.
CÉLIA: Ô prodigieux, prodigieux, prodigieusement prodigieux, et toujours prodigieux ! prodigieux au delà de toute exclamation !
ROSALINDE: Par la délicatesse de mon teint ! crois-tu que, si je suis caparaçonnée comme un homme, mon caractère soit en pourpoint et en haut-de-chausses ? Un moment de retard de plus est pour moi une exploration aux mers du Sud. Je t’en prie, dis-moi qui c’est ? Vite, dépêche-toi de parler. Je voudrais que tu fusses bègue, afin que ce nom enfoui échappât de tes lèvres, comme le vin sort d’une bouteille à l’étroit goulot : trop à la fois ou pas du tout ! Je t’en prie, tire le bouchon de ta bouche, que je puisse avaler ton mystère.
CÉLIA: Vous pourriez donc mettre un homme dans votre ventre ?
ROSALINDE: Est-il de la façon de Dieu ? Quelle sorte d’homme ? Son chef est-il digne d’un chapeau, son menton digne d’une barbe ?
CÉLIA: Ma foi, il n’a que peu de barbe.
ROSALINDE: Eh bien, Dieu lui en accordera davantage, s’il se montre reconnaissant. Je consens à attendre la pousse de sa barbe, si tu ne diffères pas plus longtemps la description de son menton.
CÉLIA: C’est le jeune Orlando, celui qui au même instant a culbuté le lutteur et votre cœur.
ROSALINDE: Allons ! au diable tes plaisanteries ! parle d’un ton sérieux et en vierge sage.
CÉLIA: En vérité, petite cousine, c’est lui.
ROSALINDE: Orlando ?
CÉLIA: Orlando.
ROSALINDE: Hélas ! que vais-je faire à présent de mon pourpoint et de mon haut-de-chausses !… Que faisait-il, quand tu l’as vu ? Qu’a-t-il dit ? Quelle mine avait-il ? Dans quelle tenue était-il ? Que fait-il ici ? S’est-il informé de moi ? Où reste-t-il ? Comment s’est-il séparé de toi ? Et quand dois-tu le revoir ? Réponds-moi d’un mot ?
CÉLIA: Il faut d’abord que vous me procuriez la bouche de Gargantua : ce mot-là serait trop volumineux pour une bouche de moderne dimension. On aurait plus vite répondu au catéchisme que répliqué par oui ou non à tant de questions.
ROSALINDE: Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et en costume d’homme ? A-t-il aussi bonne mine que le jour de la lutte ?
CÉLIA: Il est aussi aisé de compter les atomes que de résoudre les propositions d’une amoureuse. Mais déguste les détails de cette découverte et savoure-les avec un parfait recueillement… Je l’ai trouvé sous un arbre, comme un gland abattu !
ROSALINDE: Cet arbre peut bien s’appeler l’arbre de Jupiter, puisqu’il en tombe un pareil fruit !
CÉLIA: Accordez-moi audience, bonne madame.
ROSALINDE: Poursuis.
CÉLIA: Il était donc là, gisant tout de son long, comme un chevalier blessé.
ROSALINDE: Si lamentable que pût être ce spectacle, cela devait bien faire dans le paysage.
CÉLIA: Crie : halte ! à ta langue, je t’en prie ; elle fait des écarts bien intempestifs… Il était vêtu en chasseur.
ROSALINDE: Ô sinistre présage ! il vient pour me percer le cœur.
CÉLIA: Je voudrais chanter ma chanson sans refrain ; tu me fais toujours sortir du ton.
ROSALINDE: Savez-vous pas que je suis femme ? Quand je pense, il faut que je parle. Chère, continuez.
CÉLIA: Vous me déroutez… Chut ! n’est-ce pas lui qui vient ici ?
ROSALINDE: C’est lui… Embusquons-nous et observons-le.
JACQUES: Je vous remercie de votre compagnie ; mais, ma foi, j’aurais autant aimé rester seul.
ORLANDO: Et moi aussi ; cependant, pour la forme, je vous remercie également de votre société.
JACQUES: Dieu soit avec vous ! rencontrons-nous aussi rarement que possible.
ORLANDO: Je souhaite que nous devenions de plus en plus étrangers l’un à l’autre.
JACQUES: Je vous en prie, ne déparez plus les arbres en écrivant des chants d’amour sur leur écorce.
ORLANDO: Je vous en prie, ne déparez plus mes vers en les lisant de si mauvaise grâce.
JACQUES: Rosalinde est le nom de votre amoureuse ?
ORLANDO: Oui, justement.
JACQUES: Je n’aime pas son nom.
ORLANDO: On ne songeait pas à vous plaire quand on l’a baptisée.
JACQUES: De quelle taille est-elle ?
ORLANDO: Juste à la hauteur de mon cœur.
JACQUES: Vous êtes plein de jolies réponses. N’auriez-vous pas été en relation avec des femmes d’orfèvre et ne leur auriez-vous pas soutiré des bagues ?
ORLANDO: Nullement. Je vous réponds dans ce style de tapisserie qui a servi de modèle à vos questions.
JACQUES: Vous avez l’esprit alerte : je le croirais formé des talons d’Atalante. Voulez-vous vous asseoir près de moi ? et tous deux nous récriminerons contre notre maîtresse, la création, et contre toutes nos misères.
ORLANDO: Je ne veux blâmer au monde d’autre mortel que moi-même, à qui je connais maints défauts.
JACQUES: Votre pire défaut, c’est d’être amoureux.
ORLANDO: C’est un défaut que je ne changerais pas pour votre meilleure qualité. Je suis las de vous.
JACQUES: Sur ma parole, je cherchais un fou, quand je vous ai trouvé.
ORLANDO: Il s’est noyé dans le ruisseau ; regardez-y et vous le verrez.
JACQUES: J’y verrai ma propre figure.
ORLANDO: Que je prends pour celle d’un fou ou d’un zéro.
JACQUES: Je ne resterai pas plus longtemps avec vous : adieu, bon signor Amour.
ORLANDO: Je suis aise de votre départ. Adieu, bon monsieur de la Mélancolie.
ROSALINDE: Je vais lui parler en page impudent, et sous cet accoutrement, trancher avec lui du faquin… Hé ! chasseur, entendez-vous ?
ORLANDO: Très-bien : que voulez-vous ?
ROSALINDE: Quelle heure dit l’horloge, je vous prie ?
ORLANDO: Vous devriez me demander quel moment marque le jour : il n’y a pas d’horloge dans la forêt.
ROSALINDE: Alors c’est qu’il n’y a pas dans la forêt de véritable amant : car un soupir à chaque minute et un gémissement à chaque heure indiqueraient la marche lente du temps aussi bien qu’une horloge.
ORLANDO: Et pourquoi pas la marche rapide du temps ? L’expression ne serait-elle pas au moins aussi juste ?
ROSALINDE: Nullement, monsieur. Le temps suit diverses allures avec diverses personnes. Je vous dirai avec qui le temps va l’amble, avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il fait halte.
ORLANDO: Dites-moi, avec qui trotte-t-il ?
ROSALINDE: Ma foi, il trotte, et très-sûr, avec la jeune fille, entre le contrat de mariage et le jour de la célébration. Quand l’intérim serait de sept jours, l’allure du temps est si dure qu’il semble long de sept ans.
ORLANDO: Avec qui va-t-il l’amble ?
ROSALINDE: Avec un prêtre qui ne possède pas le latin et un riche qui n’a pas la goutte. Car l’un dort moëlleusement, parce qu’il ne peut étudier ; et l’autre vit joyeusement, parce qu’il ne ressent aucune peine. L’un ignore le fardeau d’une science desséchante et ruineuse ; l’autre ne connaît pas le fardeau d’une accablante et triste misère. Voilà ceux avec qui le temps va l’amble.
ORLANDO: Avec qui galope-t-il ?
ROSALINDE: Avec le voleur qu’on mène au gibet : allât-il du pas le plus lent, il croit toujours arriver trop tôt.
ORLANDO: Avec qui fait-il halte ?
ROSALINDE: Avec les gens de loi pendant les vacations ; car ils dorment d’un terme à l’autre, et alors ils ne s’aperçoivent pas de la marche du temps.
ORLANDO: Où demeurez-vous, joli damoiseau ?
ROSALINDE: Avec cette bergère, ma sœur, ici, sur la lisière de la forêt, comme une frange au bord d’une jupe.
ORLANDO: Êtes-vous natif de ce pays ?
ROSALINDE: Comme le lapin que vous voyez demeurer où il trouve à s’apparier.
ORLANDO: Votre accent a je ne sais quoi de raffiné que vous n’avez pu acquérir dans un séjour si retiré.
ROSALINDE: Bien des gens me l’ont dit, mais, vrai, j’ai appris à parler d’un vieil oncle dévot qui, dans sa jeunesse, avait été citadin et qui ne se connaissait que trop bien en galanterie, car il avait eu une passion. Je l’ai entendu lire bien des sermons contre l’amour, et je remercie Dieu de ne pas être femme, pour ne pas être atteint de tous les travers insensés qu’il reprochait au sexe en général.
ORLANDO: Pouvez-vous vous rappeler quelqu’un des principaux défauts qu’il mettait à la charge des femmes ?
ROSALINDE: Il n’y en avait pas de principal ; ils se ressemblaient tous comme des liards ; chaque défaut paraissait monstrueux jusqu’au moment où le suivant venait l’égaler.
ORLANDO: De grâce, citez-m’en quelques-uns.
ROSALINDE: Non. Je ne veux employer mon traitement que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme qui hante la forêt et qui dégrade nos jeunes arbres en gravant
ROSALINDE: sur leur écorce ; il suspend des odes aux aubépines et des élégies aux ronces, et toutes à l’envi déifiant le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer ce songe creux, je lui donnerais une bonne consultation, car il paraît avoir la fièvre d’amour quotidienne.
ORLANDO: Je suis ce tremblant d’amour ; je vous en prie, dites-moi votre remède.
ROSALINDE: Il n’y a en vous aucun des symptômes signalés par mon oncle : il m’a enseigné à reconnaître un homme attrapé par l’amour, et je suis sûr que vous n’êtes pas pris dans cette cage d’osier-là.
ORLANDO: Quels étaient ces symptômes ?
ROSALINDE: Une joue amaigrie, que vous n’avez pas ; un œil cerné et cave, que vous n’avez pas ; une humeur taciturne, que vous n’avez pas ; une barbe négligée, que vous n’avez pas ; mais ça, je vous le pardonne, car, en fait de barbe, votre avoir est le lot d’un simple cadet. Et puis votre bas devrait être sans jarretière, votre bonnet débridé, votre manche déboutonnée, votre soulier dénoué, et tout en vous devrait annoncer une insouciante désolation. Mais vous n’êtes point ainsi ; vous êtes plutôt raffiné dans votre accoutrement, et vous paraissez bien plus amoureux de vous-même que de quelque autre.
ORLANDO: Beau jouvenceau, je voudrais te faire croire que j’aime.
ROSALINDE: Moi, le croire ! Vous auriez aussitôt fait de le persuader à celle que vous aimez ; et elle est, je vous le garantis, plus capable de vous croire que d’avouer qu’elle vous croit ! C’est là un des points sur lesquels les femmes donnent continuellement le démenti à leur conscience. Mais, sérieusement, êtes-vous celui qui suspend aux arbres tous ces vers où est tant vantée Rosalinde ?
ORLANDO: Par la blanche main de Rosalinde, je te jure, jouvenceau, que je suis celui-là : je suis cet infortuné.
ROSALINDE: Mais êtes-vous aussi amoureux que vos rimes l’affirment ?
ORLANDO: Ni rime ni raison ne saurait exprimer à quel point je le suis.
ROSALINDE: L’amour est une pure démence : je vous le déclare, il mériterait la chambre noire et le fouet autant que la folie ; et, s’il n’est pas ainsi réprimé et traité, c’est que l’affection est tellement ordinaire que les fouetteurs eux-mêmes en seraient atteints. Pourtant je m’engage à la guérir par consultation.
ORLANDO: Avez-vous jamais guéri quelque amant de cette manière ?
ROSALINDE: Oui, un, et voici comment. Il devait s’imaginer que j’étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et je l’obligeais tous les jours à me faire la cour. Alors, en jeune fille qui a ses lunes, j’étais chagrine, efféminée, changeante, exigeante et capricieuse ; arrogante, fantasque, mutine, frivole, inconstante, pleine de larmes et pleine de sourires ; affectant toutes les émotions, sans vraiment en ressentir aucune, et pareille, sous ces couleurs, au commun troupeau des jeunes gens et des femmes. Tantôt je l’aimais, tantôt je le rebutais ; tour à tour je le choyais et le maudissais, je m’éplorais pour lui et je crachais sur lui. Je fis tant que mon soupirant, passant de sa folle humeur d’amour à une humeur chronique de folie, s’arracha pour jamais au torrent du monde et s’en alla vivre dans une retraite toute monastique. Et c’est ainsi que je l’ai guéri ; et je me fais fort par ce moyen de laver votre cœur et de le curer, comme un foie de mouton, si bien qu’il n’y reste pas la moindre impureté d’amour.
ORLANDO: Je ne saurais être guéri, jouvenceau.
ROSALINDE: Je vous guérirais, si seulement vous vouliez m’appeler Rosalinde et venir tous les jours à ma cabane me faire votre cour.
ORLANDO: Eh bien, foi d’amoureux, j’y consens. Dites-moi où est votre cabane.
ROSALINDE: Venez avec moi, et je vous la montrerai ; et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la forêt vous habitez. Voulez-vous venir ?
ORLANDO: De tout mon cœur, bon jouvenceau.
ROSALINDE: Non ; il faut que vous m’appeliez Rosalinde. Allons, sœur, voulez-vous venir ? ‌
